
Le plot en plastique bleu du paddock porte une éraflure sur le dessus, à l'endroit exact où mon hongre pose son nez avant d'accepter que j'y grimpe. Cette marque résume à elle seule des mois de travail à pied, de patience équine mise à l'épreuve, et pas mal de choses que j'ai mal comprises au début sur le débourrage éthologique et la préparation au premier montoir.
Ce plot, je l'ai trouvé un dimanche au marché de Bayeux, chez un vendeur qui bradait tout un lot de matériel d'écurie d'occasion. Je ne savais pas encore qu'il allait devenir l'objet le plus important de mon année avec ce cheval.
Un lecteur du site, Ludovic Cadiou, m'a écrit après avoir acheté une pouliche pour sa fille : la jeune jument bougeait sans arrêt au montoir, et il voulait savoir comment la rendre parfaitement immobile avant d'oser y poser le pied. Il attendait mon feu vert avant de retenter quoi que ce soit tout seul dans son pré, ce qui m'a touché, tandis que la plupart des gens foncent, lui préférait vérifier d'abord.
Voilà l'idée reçue qui traîne un peu partout, dans les manuels comme sur les forums : un cheval prêt pour le montoir doit rester complètement figé, presque une statue, pendant qu'on grimpe dessus. Ce n'est pas complètement faux. Mais ce n'est pas non plus la bonne chose à chercher en premier.
Un cheval figé n'est pas toujours un cheval prêt
Un cheval totalement immobile, presque pétrifié, n'est pas forcément un cheval calme. Il peut tout simplement être sidéré, en train de subir plutôt que d'accepter. Avec mon hongre, j'ai fini par préférer un cheval un peu mobile dans sa tête : attentif à mes demandes, capable de déplacer son poids d'un appui sur l'autre sans paniquer, plutôt qu'un bloc de muscles tétanisés qui attend que ça passe. La nuance est difficile à voir de loin. Elle change pourtant tout une fois qu'on est dessus.
Le vrai signal, ce n'est pas l'absence de mouvement. C'est la qualité du souffle, et la facilité avec laquelle le cheval reprend son équilibre après un petit déplacement du cavalier. Un cheval qui souffle longuement, les naseaux qui vibrent un peu, en dit souvent plus long qu'un cheval qui ne bouge pas d'un centimètre.
Câblé pour repérer un mouvement avant même de chercher à le comprendre, le cheval est un animal fuyard. Grimper au-dessus de lui change ce qu'il perçoit de nous, et aucun calendrier ne règle ça à notre place. Seule la répétition tranquille finit par désamorcer la méfiance.

Un stage collectif que j'ai fini par quitter
J'avais rejoint un stage collectif un printemps, avec l'idée de gagner du temps en suivant un groupe plutôt que d'avancer seul dans mon coin. Le rythme imposé ne correspondait pas du tout à mon cheval : les autres chevaux du groupe passaient déjà à l'étape suivante pendant que le mien reniflait encore le montoir avec méfiance. Je suis reparti sans terminer le programme. Ce n'est pas que la méthode du stage était mauvaise en soi, c'est qu'elle ne prévoyait pas de place pour un cheval plus lent que la moyenne du groupe.
Un programme collectif avance à la vitesse du groupe, pas à celle de votre cheval. Si les deux ne correspondent pas, mieux vaut sortir du rang que forcer l'allure, même si ça fait grincer des dents ceux qui ont payé leur inscription.
La selle, introduite sans précipitation
Une fois qu'il acceptait ma présence en hauteur, j'ai sorti la selle du rangement commun de l'écurie, l'odeur du cuir encore un peu neuf, mêlée à la cire qu'on utilise pour l'entretien du matériel, flotte toujours un peu dans ce genre d'endroit. Une selle, même une des plus légères du marché, représente un poids que le poulain n'a jamais porté sur le dos, et rien ne sert de vouloir vérifier tout de suite comment il la supporte.
Pour choisir une approche, j'avais épluché ce Comparatif des meilleures méthodes pour le débourrage du jeune poulain, qui détaille bien comment doser la pression puis la relâcher au bon moment, et dans quel ordre enchaîner les exercices au sol avant d'en arriver à la selle. Je m'en suis inspiré sans suivre le programme à la lettre, chaque cheval a son propre seuil de tolérance avant de basculer dans le stress, et le mien n'est clairement pas celui du hongre de mon voisin.
Je ne détaillerai pas ici les erreurs classiques de choix de selle pour un débourrage : j'en ai vu d'autres propriétaires se planter sur ce point précis, et le sujet mérite un article à lui seul plutôt qu'un paragraphe glissé au milieu de celui-ci.

Reconnaître un cheval prêt pour le premier montoir, sans regarder le calendrier
On me demande souvent à quel âge un cheval peut porter un cavalier sans risque, et la vraie réponse dépasse largement le cadre de cet article, j'en parle plus longuement dans À quel âge commencer le travail d'un jeune cheval sans risque ?. Ce que je peux dire, c'est que j'ai attendu que mon hongre ait fini de grandir avant de penser sérieusement au montoir, sans chercher à respecter un calendrier que je m'étais fixé moi-même à l'avance.
Ce qu'une visite de Camille Briand a changé
Camille Briand, monitrice bénévole au club hippique, est passée un jour voir comment on s'en sortait. Elle connaît quelques exercices de désensibilisation simples à monter soi-même, sans matériel particulier, et m'en a montré un ou deux en passant, je n'irai pas plus loin ici, ce n'est pas le sujet du jour. Ce qui m'a marqué, c'est sa remarque en observant mon cheval : je cherchais un cheval obéissant, alors qu'il me fallait surtout un cheval qui reste présent.
Le jour où j'ai posé la selle à plat sur le sol du paddock, il s'est avancé tout seul pour la sentir du bout du nez, sans reculer ni changer de place. C'était la première fois que je le voyais faire ça de lui-même, sans que je l'y pousse.

La règle que je retiens, au fond
Si vous êtes dans la même situation que Ludovic, avec une jeune pouliche qui bouge encore au montoir, oubliez l'idée de la statue parfaite. Cherchez plutôt un cheval qui reste attentif, qui respire normalement, et qui peut se réajuster sans paniquer quand vous changez d'appui; c'est ce signal-là qui compte, pas l'immobilité totale. Un cheval trop sage peut cacher autant de problèmes qu'un cheval trop nerveux.
Ni vétérinaire ni comportementaliste, seulement un propriétaire qui a fait pas mal d'essais avec un seul cheval : si le vôtre se défend franchement ou si la situation vous semble dangereuse, un professionnel ou un vétérinaire reste le bon réflexe, pas ces notes prises un peu à la va-vite entre deux séances.
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